Blocnotes, Entretien avec Armelle Leturcq
Paris, février 1993

Vous peignez des objets de la vie quotidienne: meubles Ikea, sachets de soupe, affiches de musées. Quelle statut accordez vous à ces objets?

Leur statut c'est d'être le sujet de ma peinture. Ce qui m'intéresse d'une part dans le mobilier contemporain, c'est qu'il est souvent directement inspiré d'œuvres d'art comme celles de Donald Judd, Carl André, Sol Lewitt. Cette influence sur la vie quotidienne, j'en réintègre une partie de notre histoire affective commune : comme la boite de sel Cérébos par exemple. C'est leur côté à la fois affectif et commun qui m'intéresse et non pas le fait qu'ils soient produits en quantité industrielle, même si ceci explique cela. Mais mon travail est avant tout une réflexion sur la pratique de la peinture, sur la représentation.

Pensez vous que ce type de réflexion soit encore d'actualité?

La question que je me pose est comment peindre aujourd'hui une table, une chaise, une bouteille... C'est une question très simple, mais pourtant pratiquement aucun plasticien de ma génération ne se la pose.

Mais s'agit-t-il vraiment de peinture?

Mes pièces sont en volume mais la peinture se montre doublement en tant que représentation mais aussi avec cette pensée omniprésente: le chassis, la toile, l'acrylique restent les trois éléments incontournables. Ce qui me gênait dans l'acte de peindre, c'était le support, il ne me semblait plus possible après le travail de Beuys ou Ryman entre autres d'oublier ces éléments, de les laisser anonymes derrière une surface peinte et ne s'occuper que de cette surface. Mon travail consiste à reconsidérer ces éléments sans pour autant leur enlever leur fonction. Mon chassis est construit en volume à l'échelle 1 de l'objet représenté, la toile est cousue autour du chassis, la peinture ne recouvre la toile que sur un seul plan: le premier plan, parallèle au mur et face à l'observateur.

Mais dans votre travail, il y a un côté "mal peint", qui apporte une distance par rapport à la vision que le spectateur peut avoir des objets que vous représentez.

Le côté "mal foutu" est une constante de la peinture du XXème siècle. J'ai également ajouté un côté "mal foutu" dans la façon de recouvrir le chassis de toile, et dans les coutures qui sont cachées ou au contraires montrées Le chassis lui-même est obligatoirement mal foutu, sinon mon tableau serait à coup sûr raté... Aujourd'hui, il y a une sorte de liberté prise par les artistes à l'égard des objets de la vie quotidienne, qui deviennent un matériau comme un autre. Que pensez vous d'une telle utilisation ? Ce qui m'amuse beaucoup aujourd'hui, c'est que lorsque je parle de peinture, cela gêne les artistes, les critiques. On essaye d'y voir autre chose. On a du mal à admettre une telle question, alors que des expositions entières de sac Chanel ou de tortues Ninja ne font plus lever un seul sourcil. Pour moi il n'y a plus aucun enjeux à exposer des sacs Chanel aujourd'hui. A part peut-être pour Chanel... A mon avis, à la longue, on risque de s'apercevoir que c'est une vision un peu trop légère du travail artistique.

Justement, si elle ne se situe pas au même niveau, la notion de légèreté est présente dans votre travail ?

Oui mais pour moi le choix d'une vie d'artiste a quelque chose de grave, on ne peut être artiste et rester simplements dans la légèreté, il faut trouver sa légèreté, mais avec au départ un enjeu possible. La véritable légèreté passe par la profondeur, sinon il s'agit d'inconséquence.

JEAN-CHRISTOPHE ROBERT CHEZ GUTHARC

Jean-Christophe Robert a 32 ans. Il a beaucoup fait parler de lui à "Découvertes" cet hiver. Si vous l'avez manqué, il sera à la galerie Alain Gutharc à la rentrée. En attendant, TECHNIKART vous empêche de bronzer idiot.

Comment peut-on encore peindre aujourd'hui ? Malgré toute la difficulté d'une telle question, elle préoccupe une partie de la jeune génération. Bercée par des aînés qui l'avaient délibérément abandonnée pour se lancer dans d'autres découvertes plastiques, elle a décidé qu'il était temps de reprendre les pinceaux sous cet éclairage nouveau. C'est ce que tente aujourd'hui Jean-Christophe Robert, tâche ambitieuse mais qui semble lui réussir avec un certain bonheur.

Sans ambiguité, il reprend les attributs traditionnels du peindre : un chassis, une toile et la peinture. Le chassis n'est plus un simple support mais est exploité à part entière. Le fait de le mettre en volume en épousant les formes des objets exploite sa valeur, anoblit sa fonction. Après les découvertes de l'Arte Povera par exemple, ou les travaux de Beuys, il lui semblait impossible que ce chassis là, qui existe par lui-même, restât caché. Du tableau classique reste l'exploitation du seul plan parallèle au mur.

La question posée est tout simplement celle de la représentation d'un bol, d'une chaise, d'une table. Mais ces objets usuels prennent un autre dimension aujourd'hui.

Quand Warhol exposait l'envahissement de la civilisation industrielle et médiatique, la "génération Robert" a totalement intégré cet univers.

Il s'agit d'une démarche plus affective et individuelle. Le fait que l'objet soit industriel, le fait entrer dans notre patrimoine commun. Quand il est dans le placard, il entre dans notre intimité. Il peint donc de la vie quotidienne, ce que les autres avant lui appelaient les produits de consommation. Commodes IKEA, sachets de soupe, Paic citron, posters bon marché, etc...

Le tout à l'échelle 1/1, sur chassis, en toile et peint. Préoccupation contemporain puisque, avouons-le, la politique et les idéologies, c'est plus ça... A écouter les diners en ville, on y parle plus chaines hi-fi que Che tout court.

Caroline Tossan

 

LA RENTREE DANS LE MARAIS
UN PEU DE SOLEIL DANS L'EAU GRISE

L'année dernière dans le Marais, la rentrée était mollassonne. Samedi dernier, l'ennui et un bizarre sentiment de vacuité dominaient. Même la météo était maussade.

Les vernissages communs, réunissant une bonne trentaine de galeries et un public clairsemé dans le froid et sous la pluie, n'offraient guère de quoi réveiller les esprits engourdis.

Chez beaucoup, en effet, l'heure est aux manièrismes, aux succédannés le plus souvent "made in USA" ou "made in Germany". Curieux phénomène, au moment où la jeune création française est si dynamique, inventive et passionnante !

Figées, tétanisées, passives et fatalistes, la plupart des galeries paraissent faire le dos rond en attendant le retour des fastes d'antan. Quelques galeries pourtant ont compris que le dynamisme et l'imagination sont les seules parades. (...)

Autre exposition effervescente, celle du jeune Jean-Christophe Robert, chez Gutharc, qui confirme là l'originalité d'une démarche remarqué à "Découvertes".

"Mon travail, dit l'artiste, consiste à construire en volume un châssis à l'échelle 1 de l'objet représenté, à le recouvrir d'une toile, la peinture étant appliquée sur un seul plan parallèle au mur et face à l'observateur." Rien de plus simple, mais de plus intelligent, de plus ouvert. (...)

Michel NURIDSANY

Les peintures de Jean-Christophe Robert ont déjà été présentées en octobre 1992 par la Galerie Elisabeth Valleix, puis en février dernier par Alain Gutharc lors du salon "Découvertes".

Les œuvres exposées aujourd'hui sont issues d'une "définition" que l'on peut résumer ainsi : un objet emprunté à la vie quotidienne est peint à l'échelle 1/1 sur une toile dont le chassis en reproduit les contours et le volume.

La peinture ne recouvre que les plans du tableau parallèles au mur, laissant une certaine quantité de toile vierge comme les côtés d'un tableau traditionnel.

Ces œuvres sont ensuite accrochées au mur à hauteur du regard : telle cette reproduction en volume entoilée d'un meuble Ikea et dont une partie seulement suivant la logique choisie par l'artiste, est peinte de couleur bois.

L'exposition présente une grande variété d'objets: deux torchons, une prise électrique et un communtateur, quelques feuilles de Sopalin, un rouleau de papier de toilette, un lé de papier peint... Un ourson en peluche et un oreiller attire l'attention sur l'émotion et la tendresse que l'on peut ressentir au contact de ces accessoires quotidiens.

Objets peu remarquables à priori bien qu'ils tiennent une place importante dans notre mémoire. Qui ne se souvient de la boite bleu de sel Cérébos, avec l'illustration d'un enfant courant derrière un oiseau pour verser du sel sur la queue... et donc l'immobiliser, c'est bien connu !

Cette boite a inspiré à Jean-Christophe Robert sa première peinture. Il s'intéresse depuis aux objets qui passent par toutes les mains (y compris par celles, expertes, de la caissière du supermarché), à ces objets très proches qui appartiennent à tout le monde, que leur simplicité fait entrer chez les plus humbles et que la nécessité impose aux intérieurs les plus sophistiqués.

Michel Gouery

LES CHOSES PEINTES DE J.C. ROBERT

Une peinture simple, des objets ordinaires : un oreiller, un interrupteur, des torchons. L'œuvre de J.C. Robert prend en compte l'essentiel du quotidien.

Nous étions rue de Charonne à un saut de puce de chez Alain Gutharc, la galerie qui expose les derniers travaux de Jean-Christophe Robert, des pièces de trousseau : napperons, torchons, oreillers, buffet Ikéa, toile de transat et aussi ces petites choses qui font le quotidien des gens qui ont une enfance et y tiennent encore (et en corps !) par un fil - sûrement celui d'Ariane avant d'être dévoré par le Minotaure (une société en bout de course, à bout de souffle !), il y a donc aussi un nounours, une peinture dans son cadre (mais pas un chromo !), et encore... des objets utilitaires comme un rouleau de papier toilette, un interrupteur, qui nous rappellent l'un, l'animalité de l'homme, l'autre qu'il inventa le feu, et très vite, en quelques siècles, l'électricité...

Les torchons sèchent accrochés dans la buanderie de Gutharc derrière la salle de réception.

Bien sûr la question, la fameuse, je n'ai pu m'empêcher de lui poser. Bref ! elle a fusé avec la dernère goutte du café que nous sirotions : existe-t-il une peinture après la peinture ? Et Jean-Christophe, dans un éclat de rire, m'a répondu : "Oui, la mienne !". Alors, moi aussi je me suis marrée.

Cette question, voyez-vous, est devenue le quizz des tables rondes d'intellectuels et de quelques vieux de la vielle (transfuge de Support/Surface et autres nouvelles figurations-défigurations), qui se rencontrent (entre eux) pour en débattre (devant un public), qui à Georges-Pompidou, qui au Jeu de Paume...

Eh bien tant pis pour ceux qui détestent la peinture, son opacité (parce qu'il faut bien quelques clés - ou lunettes - pour y entrer, voir, et sentir), mais Jean-Christophe Robert se fiche pas mal des efforts à faire - lui qui a passé presque dix ans à copier les maîtres de Louvre (Delacroix) ou des musées d'Art Contemporain (Miro, Mondrain, Toroni) pour comprendre comment ça fonctionnait - eh bien oui !

Jean-Christophe Robert, jettant aux orties les petites interrogations mesquines, a decidé de poser explicitement le cadre de son excercice : La peinture (à ne pas confondre avec un retour à la peinture) !

Jean-Christophe Robert a intègré les déconstructions opérées par l'Arte Povera, Beuys, Ryman. Alors, c'est sûr, il ne s'agissait pas d'en rester là, il fallait continuer le chemin, construire. Et en peinture comment construire sans passer par un châssis et une toile.

Le travail de Jean-Christophe Robert passe toujours par l'objet (usuel, utilitaire). "C'est bien ce que faisait Matisse quand il peignait une chambre à coucher ! Non ?! En peignant un oreiller, du PQ, un interrupteur, un buffet standard qui est calculé pour recevoir une télé etc... Moi aussi, je veux montrer des choses à la fois simples et essentielles auxquelles personne n'échappe. Et puis, cette dernière exposition participe d'un acte d'amour. Sans amour, il n'y a pas d'Art, seulement des pièces esthétiques, de belles choses mais creuses !"

Catherine Cazalé